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[Australie 🇦🇺] Faut-il élever les witchetty ?

Si vous vous souvenez de nos articles Thaïlande, vous avez dû remarquer qu’ils étaient beaucoup axés élevage. Comme les insectes australiens sont des denrées exploitées en premier par les aborigènes et que les aborigènes sont considérés comme chasseurs-cueilleurs, nous nous sommes demandé : est-il possible d’élever cette spécialité que sont les witchetty grubs, et pour quoi faire ? Sharon Winsor1 et Louise Morris2 nous ont partagé leurs idées à ce sujet.


Sont-ils élevables techniquement ?

Une idée qui revient beaucoup au cours de notre voyage, c’est que tous les animaux peuvent être élevés. Le vrai facteur déterminant, c’est qui est prêt à payer pour la recherche sur l’élevage d’un insecte qui n’a jamais été élevé auparavant, et si les produits issus de cet élevage sont en définitive moins chers que ceux qui sont capturés dans la nature.

Les witchetty grubs mangent les racines d’arbres spécifiques sur lesquels leurs parents les pondent : reste à tester s’ils ont besoin de ces essences précises, ce qui impliquerait de lancer une arboriculture dédiée, ou s’il est possible de remplacer leur nourriture avec une autre source de matière végétale. Les witchetty grubs sont d’ailleurs les larves d’espèces d’insectes très différentes : un élevage essaierait sans doute de se restreindre à une seule, la plus goûtue ou la plus rentable, encore à déterminer.

Morris et Winsor ajoutent leurs craintes à ces premiers constats : que les witchetty grubs ne soient pas capables de vivre ensemble dans un bac car ils s’attaquent entre eux, et qu’ils se révèlent trop fragiles pour se développer dans un milieu qui ne soit pas exactement une racine d’acacia.

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Qui pour développer l’élevage de witchetty ?

Morris et Winsor sont catégoriques : les aborigènes devraient avoir la main sur ce développement.

Leurs arguments comprennent des raisons culturelles spécifiques à l’Australie, comme le fait qu’il serait osé qu’après avoir tenté d’effacer leurs cultures du monde et de l’histoire les eurodescendants australiens fassent du profit sur leurs nourritures traditionnelles.

Elles mentionnent aussi, au cas où ce ne serait pas limpide pour tout le monde, que bien que leurs cultures aient été principalement basées sur la chasse et la cueillette rien n’empêche physiquement les personnes aborigènes de pratiquer l’élevage et l’agriculture3. (Winsor ajoute même que ça ferait plaisir à beaucoup d’entre elles de sortir du chômage via un projet comme celui-ci).

Mais l’argument le plus terre-à-terre est que les personnes aborigènes connaissent les witchetty grubs depuis plusieurs milliers d’années. Si j’embauche une équipe pour un projet important, vaut-il mieux que j’engage des débutants ou plutôt des gens qui ont plusieurs milliers d’années d’expérience sur leur curriculum vitae ?


Quel marché pour ce produit ?

La raison pour laquelle la production en masse de nourriture traditionnelle aborigène par des non-aborigènes a été mentionnée, c’est parce que la situation s’est déjà produite. Plus précisément, c’est arrivé pour des fruits du bush, en réponse à une demande particulière : celle des eurodescendants australiens. Parfois, un produit en particulier explose chez les australiens et l’offre traditionnelle ne suit pas.

Ce n’est pas (encore ?) le cas des witchetty grubs. La clientèle cible serait plus restreinte, à cause ou grâce à la répugnance culturelle des occidentaux pour les insectes comestibles. Au mieux, le marché comprendrait quelques curieux des insectes… et, bien sûr, les personnes aborigènes elles-mêmes. Comme le dit Winsor, une distribution par des canaux plus mainstream des witchetty grubs pourrait en faciliter l’accès pour les aborigènes coupés de leurs territoires, et leur permettre de reprendre doucement les traditions culinaires disparues de leurs familles au cours de la colonisation européenne.

Cependant, Morris mentionne que des acteurs de la protection environnementale et culturelle se battent pour empêcher une récolte massive des witchetty grubs sans souci des conséquences de cet excès.

Par ailleurs, on l’a déjà évoqué dans cet autre article, la nourriture du bush est marketée d’une certaine manière : plus saine, exotique. L’absence des personnes aborigènes dans leur circuit de distribution fait que son sens et sa valeur culturelle ne sont pas transmis aux nouveaux consommateurs4. Pour Winsor, elle reste un « autre », sans plus de spécificité, et c’est un problème.

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En fin de compte

Winsor et Morris soulignent trois aspects de notre question :

  1. La rentabilité, nerf du commerce ;
  2. Le respect de l’environnement, susceptible de réagir que ce soit à une surrécolte des larves ou à un élevage peu précautionneux ;
  3. Le respect des consommateurs traditionnels, qui ne sauraient être exclus de ce projet.

Cette expérience de pensée était très liée à nos biais personnels et culturels, à nous, les Criquets Migrateurs : peut-être que le marché est plus adapté à la situation actuelle, qui est encore la pratique d’une cueillette éparse des witchetty grubs comme nous en avons parlé dans cet article.

Après tout, la vision du bush australien comme une immense permaculture gérée par une multitude de peuples a une puissance évocatrice qu’on ne retrouve pas dans un verger d’acacias accolé à une ferme de larves. Est-ce si romantique de se demander si, en essayant d’adapter le witchetty aux techniques agricoles mondiales, on ne serait pas en train de perdre la moitié des leçons à tirer de son étude ?


1 CEO d’Indigiearth, une entreprise de traiteur basée sur les ingrédients aborigènes traditionnels.

2 CEO de Rebel Foods Tasmania, dont nous vous avons parlé dans cet article.

3 En fait, en fouillant un peu, on s’aperçoit que :

    • Les peuples aborigènes du centre de l’Australie pratiquent depuis bien longtemps le brûlage du bush pour débarrasser le terrain du spinifex, libérer l’eau contenue dans ces herbes sèches qui retombe sous forme de pluie, et fertiliser le sol pour d’autres espèces plus utiles pour leur alimentation. Désherbage, irrigation, épandage d’engrais : si ce n’est une pratique agricole, il faut m’expliquer ;
    • Certains peuples de la côte creusaient des canaux depuis la mer pour attirer les poissons dans cette eau plus calme et les y capturer au filet. C’est au moins de la proto-pisciculture.

J’admets que c’est une longue note, mais ce n’était pas vraiment l’objet de l’article.

4 Pour le noter ici, les cultures aborigènes passent parfois pour « secrètes » et on peut en tirer la conclusion qu’il s’agit d’un système de connaissances à ne surtout pas divulguer. Il s’agirait plutôt d’un système de savoirs gradés en difficulté de compréhension et/ou avec des droits d’accès à obtenir.

On pourrait comparer avec la situation d’un étudiant de première année de licence qui n’a pas encore le niveau pour assister à des cours de master, ou qui ne peut pas avoir accès aux cours sans justifier de l’obtention d’un baccalauréat.

Rien ne s’oppose donc à ce que le marketing des nourritures du bush commercialisées comprennent des éléments culturels choisis de leurs consommateurs traditionnels.

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