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[Thaïlande 🇹🇭] Des mangues et des fourmis

En Thaïlande, les fourmis tisserandes habitant dans les arbres fruitiers sont traditionnellement récoltées dans la nature et mangées. Un fermier de la province de Phitsanulok, Bun Joo, a favorisé leur installation et en tire profit : voici son histoire.


Du nuisible au co-produit

Bun Joo est un agriculteur qui a tout misé sur un grand verger de mangues. Les arbres poussent et les fruits se vendent bien, mais il a un problème : dans sa propre exploitation, sur son terrain, il est agressé par des fourmis arboricoles.

Ne pouvant laisser ces vils insectes s’en prendre à son gagne-pain, il arrose son verger d’insecticides. Les fourmis disparaissent. Les mangues et les manguiers sont au plus mal.

Il se trouve que les fourmis tisserandes se nourrissent en grande partie d’autres insectes qu’elles attrapent sur les arbres. En leur absence, lesdits insectes (ou du moins ceux qui survivent à l’insecticide) ont le champ libre pour parasiter les manguiers.

Bun Joo se dit qu’il préférait quand il avait des fourmis et arrête de les tuer. Elles reviennent et se remettent à faire ce qu’elles faisaient avant : manger les parasites sans toucher aux mangues.

Pour voir, il décide de suivre l’exemple des chasseurs de fourmis dans la campagne, cueille quelques nids et essaie de vendre les fourmis au marché. À la surprise de tout le monde, elles partent plus vite que ses mangues.

Le marché a parlé : Bun Joo reconnaît cette opportunité économique et aménage son exploitation pour élever les fourmis en plus de cultiver les mangues.


Un élevage (presque) en autogestion

Pour élever ces casse-croûte, il faut principalement les laisser tranquilles. Les fourmis tisserandes sont des insectes étonnants !

Elles s’installent d’elles-mêmes dans les branches d’arbres à larges feuilles. Elles attrapent et cousent ensemble ces feuilles à l’aide de la soie secrétée par leurs larves pour créer un assemblage creux qui leur sert de nid.

 

 

Contrairement aux espèces dont on a l’habitude en Europe, les fourmis tisserandes ont de multiples fourmis reproductrices dans chaque nid, qui pondent toutes des oeufs devenant vite des larves.

Lorsque les feuilles du nid commencent à mourir (elles ne tiennent apparemment pas le choc de se faire coudre ensemble), les ouvrières partent créer un nouveau nid et y déménagent toute la colonie.

Bun Joo intervient à plusieurs reprises dans ce cycle.

Nourriture.JPGTout d’abord, quand on vous disait qu’il a repensé son verger pour les fourmis : il a tiré des fils de laine entre les arbres, que les fourmis apprécient d’emprunter puisqu’ils leur évitent de passer par terre, et qui rendent plus facile aux humains de s’écarter de leur chemin.

Ensuite, Bun Joo fournit de la nourriture aux fourmis pour qu’elles n’en manquent pas : un mélange de riz et de poisson cuits dont il dépose une bassine petit tas par petit tas aux carrefours du réseau de fils.

Il va également chercher des colonies de tisserandes dans la montagne et les installe dans son verger, parce qu’il veut éviter une trop grande consanguinité de sa population de fourmis.

Cependant il ne maîtrise pas la reproduction des fourmis, et la maîtrise de la reproduction est un processus qu’on a déjà évoqué comme la frontière entre la domestication complète d’une espèce et sa favorisation.

… Sauf si on considère le fait qu’il arrose finement son verger en saison sèche pour faire croire aux fourmis que la saison des pluies est là et qu’elles peuvent sereinement pondre des oeufs.

Mais le plus important c’est que Bun Joo « récolte » les nids juste avant que les fourmis n’en déménagent.

La technique est simple et rodée : un bâton pointu vient percer le nid, le sac de toile saupoudré de farine de riz juste en dessous réceptionne ce qui tombe, un large plat est utilisé pour le triage des fourmis.

 

Mais au fait, quels sont les habitants du nid qui nous intéressent ?


Trois aliments en un paquet pratique

En Thaïlande, on mange les larves de fourmis tisserandes, les ouvrières de fourmis tisserandes, et les fourmis tisserandes reproductrices. Mais pas de la même façon !

OeufsLes « larves » (un mélange de fourmis non-matures) sont liquides et crémeuses ; chargées de protéines, elles coagulent à la cuisson un peu comme du blanc d’oeuf.

Fourmis reinesLes fourmis reproductrices, ailées et d’une couleur variant entre le blanc ivoire et le vert jade, sont coriaces mais consistantes et comptent donc comme des sources de protéines.

Ouvrières de près.JPGLes ouvrières, en revanche, ne sont pas « de la viande en plus petit » comme sont souvent décrits les insectes sur le plan culinaire. Elles sont utilisées comme un condiment auquel l’acide formique donne un goût de citron animal.


La partie de l’article où on vous parle du Royal Project

L’exploitation de Bun Joo est parrainée par la fondation du Royal Project créée par le précédent roi de la Thaïlande.

Pour aller très vite, le Royal Project a pour but originel de stimuler le développement des régions de la Thaïlande en commençant par l’autosuffisance alimentaire. À l’époque où le précédent roi s’intéresse au sujet, une partie des peuples de l’ouest et du nord de la Thaïlande ont une économie basée sur la plantation de pavot dont est tiré l’opium, ce qui n’est ni ce que le roi concevait pour son pays, ni forcément ce que les paysans avaient envie de faire de leur vie.

Cette ferme de mangues et de fourmis n’est pas que ça : devenue centre de formation agricole, Bun Joo a utilisé une partie de son terrain pour sortir encore davantage de la monoculture des mangues et produire une petite quantité d’autres choses.

On trouve aujourd’hui chez lui une rizière, des porcs, des poulets, des oies, des poissons (poissons-chat géants du Mékong et poissons tête-de-serpent), des courges, des grenouilles, des crabes de rizière, des mûriers, des bananiers, des limettiers, de nombreuses plantes aromatiques, une activité de pépinière à la demande, et nous en oublions sûrement.

Contrairement à l’exploitation de Khun Mali dont nous vous parlions la dernière fois, celle de Bun Joo n’est pas en danger et nous a permis de découvrir tout simplement une nouvelle approche de l’élevage d’insectes.

Photo finish

Trois personnes du staff de la ferme, Bun Joo, Michela Dai Zovi du site Bugs 4 Beginners, Sébastien et Annie des Criquets Migrateurs.

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