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[Europe ūüá™ūüáļ] La (re)d√©couverte des insectes comestibles avec Arnold Van Huis

Comme nous vous le disions dans le dernier article, nous avons eu le privil√®ge de rencontrer le professeur Arnold Van Huis de l’universit√© de Wageningen, l’un des r√©dacteurs du rapport de la FAO Edible Insects, Future prospects for Food and Feed security¬†; il est aussi le r√©dacteur en chef du¬†Journal of Insects as Food and Feed.¬†Nous avons discut√© avec lui de ce rapport et de la place des insectes dans la culture occidentale.


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Le professeur Arnold Van Huis

Criquets Migrateurs : Alors comme √ßa vous √™tes un des r√©dacteurs du rapport de la FAO de 2013 ; comment √ßa s’est fait ?

Pr Arnold Van Huis : Pendant la majeure partie de ma vie j’ai √©t√© un sp√©cialiste de la gestion agricole en climat tropical.

J’ai assist√© √† une conf√©rence organis√©e par la FAO en 2008 en Tha√Įlande qui abordait le sujet des insectes comestibles ; je savais que le si√®ge de la FAO se trouvait √† Rome et je me suis demand√© qui, √† Rome, s’occupait r√©ellement des questions concernant les insectes comestibles. En 2009, je me suis rendu compte qu’il s’agissait du d√©partement de foresterie. L’homme qui en avait la charge m’a demand√© de l’aide pour √©crire un guide, un livre, sur la fa√ßon de g√©rer les insectes. Nous avons entam√© son √©criture en 2010 et l’avons termin√© en 2013.

Pendant un congr√®s important √† Rio o√Ļ je me trouvais, on m’a propos√© de monter sur sc√®ne pour annoncer la parution du rapport. Je n’avais que deux minutes entre deux interventions, ce n’√©tait pas le sujet du congr√®s. Mais apr√®s mon annonce, tout le monde a oubli√© le sujet du congr√®s : notre rapport √©tait sur toutes les l√®vres. Donc √ßa nous a fait une large publicit√©, pas seulement pour l’Universit√© de Wageningen mais aussi pour la FAO qui n’avait jamais obtenu autant d’attention pour ses livres.

Le rapport a √©t√© t√©l√©charg√© 2,4 millions de fois en vingt-quatre heures apr√®s mon annonce. Aujourd’hui, il a √©t√© t√©l√©charg√© quelque chose comme 8 millions de fois. Je crois qu’il a ouvert les yeux de beaucoup de gens, qu’il les a initi√© √† l’id√©e qu’on peut utiliser les insectes pour l’alimentation humaine et animale. Depuis, le concept a d√©coll√© dans un certain nombre de pays, et je crois que notre livre y a bien contribu√©.

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Titre et début du texte de la réglementation Novel Food

CM : C’est vrai que √ßa a d√©coll√©, y compris en Europe malgr√© un certain nombre de difficult√©s… Comme, par exemple, la l√©gislation.

VH : Le cadre l√©gal est l’un des probl√®mes les plus difficiles auquel le secteur est confront√©. C’est un peu flou en ce moment, quels pays europ√©ens autorisent les insectes et lesquels ne les autorisent pas. Aux Pays-Bas et en Belgique c’est clairement autoris√©, l’Allemagne est plus ambig√ľe.

En ce moment est employ√©e la r√®glementation Novel Food. Je ne vous apprends pas le principe : si un insecte n’√©tait pas consomm√© en Europe il y a vingt ans, alors c’est une « nourriture nouvelle » et les entreprises productrices devaient produire un dossier de s√©curit√© alimentaire pour leurs insectes jusqu’√† la fin 2017. L’Union Europ√©enne est cens√©e rendre sa d√©cision avant 2020. Apr√®s ce processus, si l’autorisation est donn√©e, elle le sera pour l’enti√®ret√© des pays de l’Union et on en finira avec les ambig√ľit√©s.

Un autre probl√®me qui s’est pr√©sent√© c’est qu’une entreprise qui d√©pose un dossier n’obtiendra une autorisation que pour son processus d’√©levage sp√©cifique. Ce n’est pas clair si une autre entreprise, qui √©l√®ve la m√™me esp√®ce d’insecte avec un processus l√©g√®rement diff√©rent, doit elle-m√™me d√©poser un autre dossier. Beaucoup d’entreprises se sont arrach√©es les cheveux l√†-dessus. Les plus grosses entreprises du secteur ont envoy√© des dossiers plus facilement, d’autant plus que ce n’est pas gratuit : on m’a rapport√© que le d√©p√īt de dossier co√Ľte 100000 √† 200000 ‚ā¨. Les petites entreprises ne peuvent pas se permettre ce genre de d√©penses.

CM : En Europe la production des insectes est l’affaire de quelques entreprises ; comment sont-elles apparues ?

VH : Il existait d√©j√† une industrie d’√©levage d’insectes pour l’alimentation animale, notamment pour tout ce qui est nouveaux animaux de compagnie. Certaines entreprises de ce secteur ont explor√© la branche de l’alimentation humaine pour un investissement minime par rapport √† tout d√©velopper de rien ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les insectes comestibles d√©velopp√©s et commercialis√©s actuellement sont les m√™mes que ceux qui √©taient √©lev√©s pour l’alimentation animale.

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Piège lumineux pour la capture des insectes

CM : Ailleurs dans le monde, on capture les insectes plut√īt que de les √©lever… Ce n’est pas une option pour l’Europe ?

VH : Sous les tropiques la plupart des insectes sont effectivement r√©colt√©s dans la nature, ce qui pr√©sente beaucoup d’inconv√©nients. Vos insectes ne seront disponibles qu’√† certaines saisons ; la r√©colte sera impr√©visible. Je sais que dans le sud du continent africain il existait une usine de traitement des chenilles mopanes mais que la quantit√© de mati√®re premi√®re √©tait si irr√©guli√®re que l’usine a √©t√© abandonn√©e.

C’est l’un des plus gros probl√®mes ; l’autre est la surr√©colte. Si on promeut les insectes comestibles et que tout le monde se met √† les r√©colter, √ßa n’ira pas sans un √©puisement des ressources naturelles.

Autre probl√®me : la pollution. En Asie du Sud-Est, dans certains lacs, la population r√©coltait une quarantaine d’esp√®ces d’insectes comestibles ; aujourd’hui, les eaux en sont si pollu√©es qu’il n’y a presque plus d’insectes.

Enfin, si vous capturez des insectes dans la nature vous ne saurez jamais ce qu’a √©t√© leur alimentation : ils pourraient bien √™tre contamin√©s par quelque chose.

Pour toutes ces raisons, c’est mon avis et celui de la majorit√© des gens qui r√©fl√©chissent au sujet que nous devons √©lever des insectes comestibles.

CM : On parlait d’insectes √©lev√©s en Europe qui nous viennent de l’industrie de l’alimentation animale, revenons deux minutes sur les esp√®ces.

VH : On est sur un choix tr√®s limit√©. L’Union Europ√©enne pr√©voit d’autoriser √† la consommation sept esp√®ces d’insectes : parmi elles, des grillons (un r√©gal tout autour du monde ceux-l√†), plusieurs esp√®ces de vers de farine, et puis les criquets.

CM : Comment savons-nous quelle esp√®ce d’insecte est comestible ou non ?

VH : Nous disposons d’une liste des esp√®ces consomm√©es dans le monde qui monte √† 2100 esp√®ces.

CM : Ah bon ? Ce n’√©tait pas 1900 esp√®ces ?

VH : Non, ce nombre-l√† date d’il y a quelques ann√©es.

CM : D’accord, donc actuellement on sait qu’un insecte est comestible parce qu’un peuple du monde l’a d√©j√† mang√© sans en mourir, en fait.

VH : Eh bien oui. Cela dit, la densit√© d’esp√®ces d’insectes comestibles recens√©es a aussi un rapport avec l’activit√© des chercheurs. Je veux dire, nous √©ditons une carte des esp√®ces d’insectes comestibles recens√©es, et sur cette carte nous pouvons voir dans quel pays il y a le plus d’esp√®ces d’insectes comestibles.

Le Mexique est couvert de marques. Pourquoi ? Parce qu’il y a une unique chercheuse, Julieta Ramos-Elorduy, qui a publi√© au moins une centaine d’articles sur les insectes comestibles mexicains !

La R√©publique Centrafricaine se d√©marque aussi comme un pays aux nombreuses esp√®ces d’insectes comestibles diff√©rentes. Pourquoi ? Parce que c’est une ancienne colonie o√Ļ des chercheurs europ√©ens sont venus travailler, et qu’il y a eu un entomologiste belge qui s’est int√©ress√© sp√©cifiquement aux insectes comestibles l√†-bas.

Nous connaissons ce qui a fait l’objet d’une publication scientifique. √áa ne signifie pas que dans le pays d’√†-c√īt√© les gens mangent moins d’esp√®ces d’insectes.

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Plateau d√©couverte d’insectes comestibles mexicains, march√© de San Juan, Mexico, Mexique

CM : D’accord, donc la quantit√© d’esp√®ces d’insectes comestibles relev√©e dans un pays est davantage un signe de la qualit√© de la documentation que de la consommation effective d’insectes ?

VH : Oui, et je vais vous dire quelque chose : d√®s 2003, dans un de mes articles, j’ai propos√© qu’on passe plus de temps √† faire l’inventaire des esp√®ces d’insectes consomm√©es. Parce que, vous savez, si on ne r√©alise pas ce travail, tout √ßa sera perdu.

Ce qu’on constate dans les tropiques, c’est que les gens qui atteignent un certain niveau de vie, un certain niveau d’√©ducation, ne consomment plus d’insectes. Pour eux, manger des insectes est un marqueur social de pauvret√© voire une habitude « primitive » dont ils veulent se d√©barrasser.

Je ne suis pas d’accord avec cette id√©e, je pense que les insectes sont un excellent aliment, mais on ne peut pas nier que cette id√©e des insectes existe. Peut-√™tre que si, en Occident, nous commen√ßons √† manger des insectes s√©rieusement, cette mentalit√© pourra changer. « On faisait √ßa avant eux depuis des si√®cles, pourquoi s’arr√™ter maintenant ? » En tout cas c’est ce que j’esp√®re.

CM : Cette id√©e culturelle que les insectes sont une nourriture de pauvres, est-ce qu’elle vient de l’Occident ou des pays de tradition entomophage eux-m√™mes ?

VH : Je vais vous raconter une petite anecdote.

Il y a des ann√©es de √ßa, je travaillais sur un projet agricole dans quelques pays sub-sahariens ; j’ai commenc√© par le Nigeria. Je donnais des cours sur la fa√ßon de se d√©barrasser des sauterelles qui attaquent les cultures de millet et personne ne m’opposait d’objection. Puis, en vacances, je discute avec d’autres gens qui m’apprennent que les paysans tirent un meilleur revenu de la vente de sauterelles captur√©es que de la vente du millet !

Je me suis dit : « Comment ai-je pu √™tre aussi stupide ? Je travaille sur ce sujet depuis trois ans et je ne me suis jamais rendu compte que les gens vendaient les sauterelles ! » Mais apr√®s j’ai compris : les gens, dans les tropiques, ne voulaient pas parler des sauterelles aux Occidentaux parce qu’ils savaient que les Occidentaux jugent ces pratiques primitives. √áa m’a ouvert les yeux.

Pour mes autres interventions dans les vingt-sept pays suivants o√Ļ j’ai travaill√©, je posais directement la question des insectes comestibles et l√† les gens m’en parlaient.

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Sauterelle, Nkolngem, Cameroun

CM : En Tha√Įlande o√Ļ nous avons s√©journ√©, il y a bien une r√©ticence des citadins √† consommer des insectes mais √ßa n’a pas l’air d’avoir atteint ce stade…

VH : La Tha√Įlande, comme d’autres pays de l’Asie du Sud-Est, est en proie √† une urbanisation galopante, et comme les insectes sont captur√©s dans la nature… les citadins y ont moins acc√®s. Cela dit, on voit que les tha√Įlandais se tournent vers l’√©levage d’insectes plut√īt que vers l’abandon de la consommation.

Contrairement √† l’Afrique, en Tha√Įlande j’ai moins retrouv√© ce c√īt√© « les insectes sont primitifs donc il ne faut pas en parler ». En Asie il y a peut-√™tre un peu plus de fiert√© culinaire… Ce probl√®me de perception est bien plus pr√©gnant dans les pays africains o√Ļ j’ai travaill√©.

CM : Notre rapport occidental √† la consommation d’insectes a l’air d’avoir affect√© le monde √† la mesure o√Ļ l’Occident a affect√© le monde…

VH : J’avais interview√© un chef cuisinier, Ren√© Redzepi, qui me disait : « De quel droit qualifions-nous, occidentaux, les insectes comestibles de primitifs ? » De son point de vue, c’√©tait une attitude raciste.

Pour ma part, c’est la raison pour laquelle je n’aime pas beaucoup le mot « entomophagie ». C’est une notion invent√©e par des Occidentaux, qui met l’emphase sur le fait que les peuples des tropiques ont des coutumes √©tranges comme manger des insectes. √áa ne pr√©sente pas les insectes comme une nourriture normale, et il est temps de consid√©rer les insectes comme de la nourriture normale.

Toutes ces nouvelles possibilit√©s nutritionnelles offertes par les insectes, nous les devons aux peuples des pays en voie de d√©veloppement. Ce sont eux qui nous ont appris qu’il √©tait faisable de les manger et d’en nourrir nos animaux.

CM : On n’avait jamais pens√© au stigmate sur le mot « entomophagie » lui-m√™me avant cette interview…

VH : Oh, vous ne trouverez pas d’article qui aborde exactement ce sujet.

Mais regardez un mot comme « g√©ophagie », la coutume de manger de la terre, particuli√®rement chez les femmes enceintes, dans les tropiques – qu’il s’agisse de terre de termiti√®re ou d’autres comme le kaolin.

Il y a dans ces terres des min√©raux, et comme les femmes enceintes peuvent avoir de l’an√©mie ou des carences en zinc elles les utilisent comme compl√©ments alimentaires. Beaucoup de gens en consomment au cours de leur vie, on peut les trouver comprim√©es en pastilles sur les march√©s, disponibles √† l’achat pour les femmes enceintes qui en ont besoin, c’est parfaitement normalis√©.

Mais l’Occident ne conna√ģt pas : il appelle √ßa de la g√©ophagie. Si je mange des crevettes, va-t-on m’appeler un d√©capodophage ? Non, √ßa n’a pas de sens parce que √ßa, contrairement aux insectes, c’est « parfaitement normal ». Vous voyez le tableau.

CM : On utilise le mot entomoculture avec les Criquets Migrateurs… Mais maintenant que j’y pense c’est tr√®s fran√ßais comme expression, on ne l’a pas vraiment vue ailleurs et √ßa √©voque surtout l’√©levage des insectes.

VH : Mouais, on parlerait plut√īt d’√©levage, de production d’insectes.

Il faut aussi faire attention √† pourquoi on appelle √ßa des « insectes ». Une √©tudiante en th√®se ici √† Wageningen a r√©alis√© une √©tude comparative entre la perception des insectes aux Pays-Bas et en Tha√Įlande. Quand elle pr√©sentait des vers de farine √† des tha√Įlandais, ils trouvaient √ßa r√©pugnant. Ils n’aiment pas ces insectes : ils ne les reconnaissent pas. Aux Pays-Bas, les vers de farine sont les insectes les plus courants et un grand nombre de gens en mangera volontiers.

Vous voyez le souci ? M√™me sous les tropiques, un groupe ethnique voisin d’un autre ne va pas du tout consommer les m√™mes esp√®ces d’insectes. On doit faire attention √† cette g√©n√©ralisation derri√®re le mot insecte qui pourrait faire croire que tout le monde mange tous les insectes. Ce n’est pas vrai du tout.

CM : Pour revenir sur le sujet des esp√®ces : il n’y a pas du tout de recherche pour d√©couvrir de nouvelles esp√®ces d’insectes comestibles, auxquelles personne n’aurait pens√© avant ?

VH : On a d√©j√† 2100 esp√®ces identifi√©es, une liste qui ne peut que s’agrandir. Rien qu’hier (ndlr : la veille du jour de notre interview) un article est tomb√© qui identifie une nouvelle esp√®ce de grillons comme consomm√©e alors qu’on n’en avait pas la moindre id√©e avant. On a d√©j√† du pain sur la planche…

Bien s√Ľr, si vous voulez parler de la m√©thode scientifique, on peut dire que ces esp√®ces-l√† ont √©t√© s√©lectionn√©es par les gens du commun par essai et erreur pendant des si√®cles. D’ailleurs, certaines esp√®ces d’insectes sont dangereuses √† consommer crues, voire irritantes pour la peau et pour les yeux, mais les locaux ont appris √† les pr√©parer par exemple en les laissant tremper dans l’eau.

Dans nos contr√©es occidentales, je ne recommandrais √† personne d’aller r√©colter des insectes au fond de son jardin pour essayer de les cuisiner. Certaines sont litt√©ralement du poison. Mangez des insectes √©lev√©s proprement.

Couverture tzatziki

Tzatziki aux vers de farine

CM : Revenons en Occident. Comment qualifieriez-vous la place des insectes dans la culture européenne ?

VH : Si on parle des insectes comme alimentation humaine… C’est compliqu√© pour les Occidentaux d’accepter l’id√©e. La premi√®re association quand on pense aux insectes, c’est la salet√©, le d√©go√Ľt. Nous r√©sistons √† la notion d’insectes comestibles parce que nous avons surtout des attitudes n√©gatives vis-√†-vis des insectes. Mais si on regarde, sur tout le taxon, quels insectes sont effectivement n√©fastes, on ne parle que de 0,1% ! La plupart des insectes nous sont utiles !

Mais l√†, je vous parle de la situation d’il y a quinze ans ; il y a eu un tournant depuis. Presque tout le monde sait qu’on peut manger des insectes quand la majorit√© l’ignorait auparavant. Et une portion de plus en plus grande de la population est pr√™te √† essayer. Bien s√Ľr, il y a toujours des obstacles √† passer.

CM : Comme par exemple ?

VH : Rendre les insectes agr√©ables, informer le public sur le fait que les insectes sont des aliments s√Ľrs, trouver les bons produits, rappeler les b√©n√©fices pour l’environnement, avoir des ambassadeurs… Ce genre de choses.

Que le public soit pr√™t √† essayer ne suffit pas. Aux Pays-Bas, il y a quelques temps, un supermarch√© a mis un p√Ęt√© pour hamburger √† base d’insectes bien en √©vidence dans ses rayons. Mais ces burgers n’√©taient pas tr√®s savoureux, et le produit a bid√©. D√©j√† que l’id√©e de manger des insectes est dure √† avaler, si en plus le produit n’est pas bon, √ßa ne va jamais marcher ! Si on pr√©sente un nouveau produit au public, il faut que ce soit quelque chose de d√©licieux.

CM : Des ambassadeurs ?

VH : Les enfants. Les adultes sont biais√©s ; les enfants sont pr√™ts √† essayer tout ce qu’ils peuvent ! Et ce qu’il y a de bien, c’est qu’une fois le premier essai pass√©, le probl√®me psychologique s’√©vanouit puisque les insectes ont bon go√Ľt.

CM : Pour vous, la barri√®re de l’acceptabilit√© est d√©j√† pass√©e ?

VH : S’il y a 20% de la population pr√™te √† essayer, il faut arr√™ter de cibler les 80% qui ne veulent pas en entendre parler : il faut passer au d√©veloppement de produits. Les insectes doivent briller !

Si ces 20% de gens mangeaient un snack aux insectes par semaine, l’industrie exploserait d√©j√† compl√®tement. C’est toujours un produit de niche avec une offre qui s’en ressent.

CM : Que voulez-vous dire ?

VH : En général, si vous regardez le prix des insectes comestibles, il est trop élevé.

C’est la raison pour laquelle un certain nombre d’entreprises √©tudie l’automatisation du processus d’√©levage, parce que le salaire des travailleurs de l’√©levage est ce qui leur co√Ľte le plus cher.

Elles recherchent aussi les substrats les plus √©conomiques, ce qui est effectivement une id√©e √† creuser. Les grillons, par exemple, peuvent se nourrir de d√©chets alimentaires v√©g√©taux. En Tha√Įlande on les nourrit au son, je ne sais pas si on peut faire la m√™me chose en Europe. En tout cas il existe ces strat√©gies destin√©es √† baisser les prix.

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Mousse d’artichaut aux grillons, Bruxelles, Belgique

CM : Pourquoi est-ce important de baisser le prix ?

VH : Parce que les insectes sont en compétition avec les autres produits animaux, et les autres alternatives à la viande.

CM : Ah, oui, peu importent tous les b√©n√©fices environnementaux si personne ne peut se payer d’insectes et que les produits sont d√©cevant gastronomiquement…

VH : En fait, cette information est plus importante que ce qu’on pourrait croire.

En Belgique, une √©tude a compar√© le go√Ľt ressenti des insectes par deux groupes : l’un √† qui on avait donn√© des informations sur les bienfaits de la consommation d’insectes du point de vue d√©veloppement durable, l’autre √©tant un goupe de contr√īle √† qui on n’a pas donn√© ces informations.

Le groupe inform√© a trouv√© les insectes plus savoureux. Bien s√Ľr qu’il y a une composante psychologique l√†-dedans, mais √ßa n’en fait pas une mauvaise strat√©gie.

CM : Attendez, donc l’emphase sur l’impact environnemental et les b√©n√©fices pour la sant√©… est en fait une bonne strat√©gie… pour le public occidental ?

VH : Eh oui.

D’ailleurs on n’a pas parl√© des aspects sant√©. J’imagine que vous savez que l’avis des experts en nutrition est que les insectes sont aussi nourrissants que d’autres produits animaux.

Il y aurait aussi d’autres bienfaits. Derni√®rement, une publication des √Čtats-Unis montre que les grillons peuvent am√©liorer la flore intestinale. La chitine, qui forme l’exosquelette des insectes, aurait l’effet de renforcer le syst√®me immunitaire.

Il n’y a pas d’√©tude montrant que les bienfaits de la consommation d’insectes pour la sant√© donne davantage envie aux gens d’en manger, mais il n’est pas interdit de le penser.

CM : Il y a deux grandes approches dans la r√©alisation de produits √† base d’insectes : les cacher, ou les montrer. Quelle est la gagnante, pensez-vous ?

VH : Il y a des avantages et des inconvénients aux deux.

La plupart des gens ne veulent pas voir les insectes ; on obtient des produits plus sympathiques pour le public si on les cache. Mais on perd le public aventurier, et on s’ali√®ne potentiellement le public inquiet des additifs alimentaires qui pourrait trouver suspect qu’on dissimule la pr√©sence des insectes dans les aliments transform√©s. Cela dit, ces deux groupes repr√©sentent un nombre limit√© de consommateurs.

La strat√©gie actuelle, partout dans le monde, est de cacher l’insecte, y compris son go√Ľt. Je trouve √ßa dommage.

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Une chenille mopane sur le poing de Sébastien

CM : Tout √† l’heure, vous parliez d’entrer en concurrence avec des alternatives √† la viande. Vous pensez au v√©g√©tarisme ? Que peuvent penser les v√©g√©tariens des insectes ?

VH : Je dis souvent aux gens que s’ils veulent sauver la plan√®te, ils devraient commencer par arr√™ter le boeuf. Quitte √† le remplacer par du poulet ou du porc parce que c’est toujours une petite marge de gagn√©e.

Ne pas manger d’animaux du tout para√ģt la meilleure id√©e mais nutritionnellement √ßa devient plus difficile d’obtenir les bons acides amin√©s et autres nutriments.

Pour r√©pondre √† votre question sur les v√©g√©tariens, je pense que √ßa d√©pend de pourquoi ils ne mangent pas d’animaux : si c’est pour ne pas vivre de sur l’exploitation des animaux, les insectes ne peuvent pas leur convenir. Mais si c’est pour des raisons de bien-√™tre animal au cours de l’√©levage, les insectes pourraient les int√©resser. On ne me pose jamais de question sur le bien-√™tre des insectes √©lev√©s, mais on a une publi qui est tomb√©e il y a quelques temps qui montre que les pratiques d’√©levage utilis√©es aujourd’hui ne d√©rangent pas les insectes.

Apr√®s, il y a la question de si les insectes sont conscients, sentients. Les insectes ressentent certainement la douleur, ils ont des r√©flexes de r√©tractation face √† une agression. Il y a quelques ann√©es, il a √©t√© mis en √©vidence que les bourdons ressentent des √©motions (ce qui ne garantit rien pour les autres esp√®ces d’insectes).

Pour toutes ces raisons, je pense que nous devons prendre des pr√©cautions avec les insectes. Les entreprises d’insectes sont conscientes de ce sujet : elles s’efforcent d’utiliser des m√©thodes d’abattage rapides et indolores, notamment la cong√©lation.

Personnellement je crois que la vie de tous les insectes a une valeur intrins√®que et qu’il faut les traiter avec bienveillance, quand bien m√™me ils sont notre investissement pour un avenir plus respectueux de l’environnement.


Notre entretien avec Arnold Van Huis s’est conclu l√†.

Nous ne nous sommes pas arr√™t√©s au niveau th√©orique de l’Universit√©, puisque nous sommes all√©s visiter des √©levages d’insectes comestibles en Belgique ; nous vous en parlerons dans un prochain article. √Ä bient√īt.

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