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[ThaĂŻlande đŸ‡č🇭] Pourquoi Ă©lever des grillons ?

Nous avons eu la chance de visiter l’Ă©levage de grillons de Khun Mali, agricultrice de la rĂ©gion de l’Isan. Si sa technique est trĂšs comparable Ă  celle que nous Ă©voquions dans cet article, Ă  ceci prĂšs qu’elle produit une cinquantaine de bacs en mĂȘme temps et non un ou deux, nous en avons appris davantage sur l’Ă©conomie autour des grillons et nous souhaitions vous partager ces informations.


Une histoire de la nourriture dans la région

À la ferme de Khun Mali, on nous a racontĂ© l’origine du rĂ©gime alimentaire dans la rĂ©gion. La voici :

L’Isan est une rĂ©gion peu nourriciĂšre. La riziculture demande beaucoup de bras, mais le riz issu de cette culture suffit Ă  peine Ă  nourrir lesdits bras alors que tout ce qui n’est pas une route ou une maison est exploitĂ© comme riziĂšre. Par consĂ©quent, les habitants doivent maximiser la production de nourriture sur ces trois aires.

À la maison, on peut Ă©lever des volailles qui se nourrissent d’insectes malchanceux, de plantes non-consommables par les gens et de grain qu’elles trouvent. Elles fournissent des Ɠufs et de la viande. Un peu de place, et il y a peut-ĂȘtre de quoi cultiver quelques lĂ©gumes dans un potager.

Le long des routes, on peut planter des arbres qui fournissent des fruits, de l’ombre, et des fourmis arboricoles dites tisserandes – des insectes comestibles et trĂšs intĂ©ressants sur lesquels nous reviendrons dans un prochain article.

La riziĂšre est la majoritĂ© de l’annĂ©e une Ă©tendue d’eau. Plusieurs espĂšces de poissons y sont facilement Ă©levĂ©es, des punaises d’eau gĂ©antes et des grenouilles s’y installent : tout ça se mange.

OĂč sont les grillons ? Un peu partout, mais ils sont capturĂ©s lĂ  oĂč les gens qui les capturent passent de longues heures de leur journĂ©e : dans la riziĂšre, attrapĂ©s un par un quand ils passent Ă  portĂ©e et fourrĂ©s dans un panier.

Grillons en bac

Jeunes grillons évoluant sur leur nourriture dans un bac.

Ils sont traditionnellement mangĂ©s parce qu’ils sautent sur les gens pendant le travail Ă  la riziĂšre ; dire qu’ils sont « ramassĂ©s un par un » donne l’impression d’un travail considĂ©rable, mais ce n’est pas le cas. Dans une rĂ©gion peu fertile, les habitants n’allaient pas bouder une source de protĂ©ines qui leur tombe littĂ©ralement dessus.


La demande et l’offre

Le grillon, la punaise d’eau gĂ©ante et la fourmi tisserande ne sont donc pas des nuisibles comme nous pourrions le penser, mais de la nourriture. Si c’est de la nourriture, c’est forcĂ©ment le plat prĂ©fĂ©rĂ© de quelqu’un.

Plats grillons

Plats de grillons : grillons frits et omelettes aux grillons

Khun Mali, comme tout le monde dans l’Isan, connaissait bien les grillons et en mangeait de temps en temps. Au moment d’organiser le repas du mariage de sa fille, on lui a demandĂ© de faire des plats de grillons suffisants pour tous les invitĂ©s.

L’offre de grillons capturĂ©s dans les riziĂšres n’Ă©tait pas suffisante : elle s’est tournĂ©e vers des Ă©leveurs de grillons d’une autre rĂ©gion. Le prix de vente l’a offusquĂ©e, puis elle y a vu une opportunitĂ© pour elle-mĂȘme. Elle a achetĂ© un petit bol d’Ɠufs et a commencĂ© son exploitation en 2011.

La demande vient d’un peu partout et en partie de la ville de Khon Kaen : les gens de la campagne qui sont allĂ©s y chercher du travail apprĂ©cient de retrouver le goĂ»t du pays. Le commerce tourne.

Exploitation

Khun Mali au milieu de ses bacs.

Elle aurait voulu que son village se constitue en sorte de coopĂ©rative et que tous les Ă©leveurs de grillons se mettent d’accord pour garder un prix Ă©levĂ© intĂ©ressant pour eux, comme c’Ă©tait le cas dans le village oĂč elle avait appris la technique ; ça ne s’est malheureusement pas fait et la concurrence rĂšgne. Ses voisins lui ont beaucoup reprochĂ© de vendre des formations en Ă©levage de grillons Ă  d’autres agriculteurs intĂ©ressĂ©s, parce qu’ils voyaient dans ces Ă©lĂšves de futurs concurrents qui leur rendraient la vie plus dure.

Khun Mali a empruntĂ© et investi dans son exploitation. Pour conserver les grillons, elle a achetĂ© des congĂ©lateurs industriels. Pour construire de nouveaux bacs et produire davantage, elle a fait assĂ©cher la riziĂšre Ă  cĂŽtĂ© de chez elle et construire un hangar dessus. Comme on nous l’a dit, assĂ©cher une riziĂšre n’est pas un acte anodin dans cette rĂ©gion ! Entrepreneuse, Khun Mali y croyait, son exploitation prospĂ©rait et ses emprunts se remboursaient.


L’opportunitĂ© et la sĂ©curitĂ©

En 2017, des pluies torrentielles menacent de faire dĂ©border le barrage qui contient les eaux de la rĂ©gion. Les autoritĂ©s ont deux alternatives : inonder la ville de Khon Kaen, ou inonder la campagne de l’Isan. Ils choisissent la campagne. Les maisons, les routes, les riziĂšres sont ravagĂ©es, et le hangar oĂč Khun Mali Ă©lĂšve ses grillons aussi. Un systĂšme de remboursement des dĂ©gĂąts est mis en place, mais les agriculteurs sont peu ou pas mis au courants des dĂ©marches Ă  effectuer et beaucoup se retrouvent sans compensation.

Terre Ă  pondre

Sol dans lequel pondent les femelles grillons : dans ce batch récent, on aperçoit encore ce qui reste des oeufs aprÚs éclosion

Au moment oĂč nous lui rendons visite, Khun Mali a deux batchs de grillons en croissance dans tout son hangar. Elle n’a pas encore rĂ©cupĂ©rĂ© assez d’Ɠufs de grillons pour relancer le reste. Son Ă©quipement dĂ©sormais surdimensionnĂ© lui coĂ»te plus qu’il ne lui rapporte, elle a Ă©puisĂ© ses possibilitĂ©s d’emprunts, et elle dĂ©sespĂšre. Notre visite, que nous avons payĂ©e, est une rentrĂ©e d’argent nĂ©cessaire et insuffisante.

On peut se poser la question : bien que la demande soit lĂ , bien que l’affaire tourne, bien que l’entrepreneuse n’ait pas commis d’erreur… Pourquoi Ă©lever des grillons, si c’est pour qu’une dĂ©cision venue d’en haut balaye tout ?

Cet article devrait ĂȘtre optimiste, parce que l’Ă©levage de grillons fonctionne en ThaĂŻlande, malgrĂ© des tensions entre concurrents1. Techniquement et Ă©conomiquement, tout marche. Mais les agriculteurs de l’Isan sont insuffisamment protĂ©gĂ©s, voire insuffisamment considĂ©rĂ©s par leur gouvernement. MĂȘme si c’Ă©tait encore possible, comment reprendre assez confiance pour emprunter, investir, reconstruire une exploitation ? On ne sait pas ce qui peut se produire.

Bien sĂ»r, nous sortons du sujet de la consommation des insectes pour Ă  peine effleurer celui de la considĂ©ration envers les agriculteurs. Mais comment parler du sujet sans dĂ©vier du sujet ? Les grillons n’apparaissent pas dans le vide.

Les Ă©tudes sur l’Ă©conomie des insectes Ă©voquent l’opportunitĂ© Ă©conomique pour les populations qui les mangent traditionnellement. Khun Mali nous a appris que pour ce qui est du dĂ©veloppement, l’opportunitĂ© ne remplace pas la sĂ©curitĂ©.

Ce qui est d’autant plus flagrant que l’agriculture est considĂ©rĂ©e et protĂ©gĂ©e ailleurs en ThaĂŻlande – par des programmes dont nous serons amenĂ©s Ă  parler dans nos prochains articles.


1 AprĂšs tout nous sommes les Criquets Migrateurs, propagandistes de la consommation d’insectes. Que l’élevage de grillons tourne devrait suffire Ă  nous submerger d’allĂ©gresse ! Sauf que