En Thaïlande, les fourmis tisserandes habitant dans les arbres fruitiers sont traditionnellement récoltées dans la nature et mangées. Un fermier de la province de Phitsanulok, Bun Joo, a favorisé leur installation et en tire profit : voici son histoire.
Du nuisible au co-produit
Bun Joo est un agriculteur qui a tout misé sur un grand verger de mangues. Les arbres poussent et les fruits se vendent bien, mais il a un problÚme : dans sa propre exploitation, sur son terrain, il est agressé par des fourmis arboricoles.
Ne pouvant laisser ces vils insectes s’en prendre Ă son gagne-pain, il arrose son verger d’insecticides. Les fourmis disparaissent. Les mangues et les manguiers sont au plus mal.
Il se trouve que les fourmis tisserandes se nourrissent en grande partie d’autres insectes qu’elles attrapent sur les arbres. En leur absence, lesdits insectes (ou du moins ceux qui survivent Ă l’insecticide) ont le champ libre pour parasiter les manguiers.
Bun Joo se dit qu’il prĂ©fĂ©rait quand il avait des fourmis et arrĂȘte de les tuer. Elles reviennent et se remettent Ă faire ce qu’elles faisaient avant : manger les parasites sans toucher aux mangues.
Pour voir, il dĂ©cide de suivre l’exemple des chasseurs de fourmis dans la campagne, cueille quelques nids et essaie de vendre les fourmis au marchĂ©. Ă la surprise de tout le monde, elles partent plus vite que ses mangues.
Le marché a parlé : Bun Joo reconnaßt cette opportunité économique et aménage son exploitation pour élever les fourmis en plus de cultiver les mangues.
Un élevage (presque) en autogestion
Pour élever ces casse-croûte, il faut principalement les laisser tranquilles. Les fourmis tisserandes sont des insectes étonnants !
Elles s’installent d’elles-mĂȘmes dans les branches d’arbres Ă larges feuilles. Elles attrapent et cousent ensemble ces feuilles Ă l’aide de la soie secrĂ©tĂ©e par leurs larves pour crĂ©er un assemblage creux qui leur sert de nid.
Contrairement aux espĂšces dont on a l’habitude en Europe, les fourmis tisserandes ont de multiples fourmis reproductrices dans chaque nid, qui pondent toutes des oeufs devenant vite des larves.
Lorsque les feuilles du nid commencent à mourir (elles ne tiennent apparemment pas le choc de se faire coudre ensemble), les ouvriÚres partent créer un nouveau nid et y déménagent toute la colonie.
Bun Joo intervient Ă plusieurs reprises dans ce cycle.
Tout d’abord, quand on vous disait qu’il a repensĂ© son verger pour les fourmis : il a tirĂ© des fils de laine entre les arbres, que les fourmis apprĂ©cient d’emprunter puisqu’ils leur Ă©vitent de passer par terre, et qui rendent plus facile aux humains de s’Ă©carter de leur chemin.
Ensuite, Bun Joo fournit de la nourriture aux fourmis pour qu’elles n’en manquent pas : un mĂ©lange de riz et de poisson cuits dont il dĂ©pose une bassine petit tas par petit tas aux carrefours du rĂ©seau de fils.
Il va Ă©galement chercher des colonies de tisserandes dans la montagne et les installe dans son verger, parce qu’il veut Ă©viter une trop grande consanguinitĂ© de sa population de fourmis.
Cependant il ne maĂźtrise pas la reproduction des fourmis, et la maĂźtrise de la reproduction est un processus qu’on a dĂ©jĂ Ă©voquĂ© comme la frontiĂšre entre la domestication complĂšte d’une espĂšce et sa favorisation.
… Sauf si on considĂšre le fait qu’il arrose finement son verger en saison sĂšche pour faire croire aux fourmis que la saison des pluies est lĂ et qu’elles peuvent sereinement pondre des oeufs.
Mais le plus important c’est que Bun Joo « rĂ©colte » les nids juste avant que les fourmis n’en dĂ©mĂ©nagent.
La technique est simple et rodée : un bùton pointu vient percer le nid, le sac de toile saupoudré de farine de riz juste en dessous réceptionne ce qui tombe, un large plat est utilisé pour le triage des fourmis.
Mais au fait, quels sont les habitants du nid qui nous intéressent ?
Trois aliments en un paquet pratique
En ThaĂŻlande, on mange les larves de fourmis tisserandes, les ouvriĂšres de fourmis tisserandes, et les fourmis tisserandes reproductrices. Mais pas de la mĂȘme façon !
Les « larves » (un mĂ©lange de fourmis non-matures) sont liquides et crĂ©meuses ; chargĂ©es de protĂ©ines, elles coagulent Ă la cuisson un peu comme du blanc d’oeuf.
Les fourmis reproductrices, ailĂ©es et d’une couleur variant entre le blanc ivoire et le vert jade, sont coriaces mais consistantes et comptent donc comme des sources de protĂ©ines.
Les ouvriĂšres, en revanche, ne sont pas « de la viande en plus petit » comme sont souvent dĂ©crits les insectes sur le plan culinaire. Elles sont utilisĂ©es comme un condiment auquel l’acide formique donne un goĂ»t de citron animal.
La partie de l’article oĂč on vous parle du Royal Project
L’exploitation de Bun Joo est parrainĂ©e par la fondation du Royal Project créée par le prĂ©cĂ©dent roi de la ThaĂŻlande.
Pour aller trĂšs vite, le Royal Project a pour but originel de stimuler le dĂ©veloppement des rĂ©gions de la ThaĂŻlande en commençant par l’autosuffisance alimentaire. Ă l’Ă©poque oĂč le prĂ©cĂ©dent roi s’intĂ©resse au sujet, une partie des peuples de l’ouest et du nord de la ThaĂŻlande ont une Ă©conomie basĂ©e sur la plantation de pavot dont est tirĂ© l’opium, ce qui n’est ni ce que le roi concevait pour son pays, ni forcĂ©ment ce que les paysans avaient envie de faire de leur vie.
Cette ferme de mangues et de fourmis n’est pas que ça : devenue centre de formation agricole, Bun Joo a utilisĂ© une partie de son terrain pour sortir encore davantage de la monoculture des mangues et produire une petite quantitĂ© d’autres choses.
On trouve aujourd’hui chez lui une riziĂšre, des porcs, des poulets, des oies, des poissons (poissons-chat gĂ©ants du MĂ©kong et poissons tĂȘte-de-serpent), des courges, des grenouilles, des crabes de riziĂšre, des mĂ»riers, des bananiers, des limettiers, de nombreuses plantes aromatiques, une activitĂ© de pĂ©piniĂšre Ă la demande, et nous en oublions sĂ»rement.
Contrairement Ă l’exploitation de Khun Mali dont nous vous parlions la derniĂšre fois, celle de Bun Joo n’est pas en danger et nous a permis de dĂ©couvrir tout simplement une nouvelle approche de l’Ă©levage d’insectes.

Trois personnes du staff de la ferme, Bun Joo, Michela Dai Zovi du site Bugs 4 Beginners, Sébastien et Annie des Criquets Migrateurs.

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