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[Cambodge 🇰🇭] Partie de chasse aux mygales et aux scorpions

Beaucoup d’entre vous ont entendu parler de cette spĂ©cialitĂ© cambodgienne qu’est la mygale frite, et grâce aux alertes lancĂ©es, vous savez peut-ĂŞtre aussi que les espèces d’araignĂ©es consommĂ©es sont en danger[1].

NĂ©anmoins, quand on nous a proposĂ© d’assister Ă  une partie de chasse avec M. Wai, chasseur d’arachnides vivant dans les environs de Siem Reap, et Seiha Soeun, chef cuisinier du Bugs CafĂ©, nous n’avons pas voulu manquer cette occasion de voir ce qui se passait sur le terrain. La chasse aurait eu lieu sans nous de toute façon.

La partie

vlcsnap-2018-06-17-17h38m56s443Après un trajet en taxi de 7h30 Ă  8h30 du matin, nous avons rejoint M. Wai qui, accompagnĂ© d’un jeune garçon de sa famille, nous a emmenĂ© Ă  un quart d’heure de sa maison. Ă€ moitiĂ© clairière, Ă  moitiĂ© bord de rizière, le paysage regorgeait de buissons et d’arbres fruitiers.

Sans que nous l’ayons vu venir ni que le terrain ait changĂ©, M. Wai trouve un premier trou.

Trou n°1

Le trou n°1 appartenait à un scorpion.

Les chasseurs peuvent cibler les scorpions et les araignées en même temps car ces deux espèces animales vivent dans des trous similaires creusés dans la terre.

Ă€ l’aide de sa bĂŞche, M. Wai agrandit l’ouverture dĂ©jĂ  prĂ©sente dans le sol. Il arrache une fine branche sur un buisson Ă  cĂ´tĂ© de lui pour se faire un petit bâton, s’accroupit et titille le trou avec jusqu’Ă  ce que l’occupant s’en inquiète et sorte affronter la menace.

Technique_1

Entrée du terrier | Agrandissement du trou

Technique_2

Maîtrise du scorpion avec une branchette | Cassure du dard contre la bêche.

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Rangement de l’animal au panier.

Le scorpion attaque le bâton de ses pinces et de son dard ; pendant qu’il se trompe d’adversaire, il est attrapĂ©, son dard est arrachĂ© contre la lame de la bĂŞche, puis il est jetĂ© dans un panier fermĂ© en forme de cylindre portĂ© par l’enfant qui nous accompagne.

Ce scorpion-lĂ  est un mâle, ce qui n’est pas très important car les scorpions des deux sexes sont comestibles. Seule la couleur de la carapace permet de les diffĂ©rencier.

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Scorpion mâle du trou n°1.

Nous avançons un peu plus loin et trouvons notre deuxième trou.

Trou n°2

M. Wai reconnaĂ®t ce trou comme appartenant Ă  une araignĂ©e, mais nous signale qu’il n’a pas l’enchevĂŞtrement de toile d’araignĂ©e et de feuilles qui protège normalement l’entrĂ©e des terriers de mygales. Il a plu la nuit dernière : cette protection a Ă©tĂ© lessivĂ©e.

Un dĂ©blaiement plus tard, deux formes arachnides se trouvent dans le nid. M. Wai agrippe sans la moindre crainte la mygale. La pelure en forme d’araignĂ©e qui se trouve dans son nid est sa mue, nous explique-t-il ; et quand une mygale vient de muer, elle est trop faible pour se dĂ©fendre. Les crochets Ă  venin qui lui servent Ă  chasser sont si mous que M. Wai les arrache du bout des ongles au lieu de sortir la bĂŞche. La petite inoffensive se retrouve dans le panier.

Cette mygale est une femelle de la sous-espèce dite « de montagne ». La diffĂ©renciation sexuelle se fait grâce Ă  la taille des pattes avant. De toute façon, nous signale M. Wai, les mâles sont beaucoup plus durs Ă  trouver.

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Mygale de montagne du trou n°2 (patte cassée par accident)

Sur notre chemin, nous trouvons un nid de fourmis tisseuses dont les ouvrières commencent à nous attaquer.

Le chasseur nous signale qu’elles ont bon goĂ»t mais qu’il n’est pas Ă©quipĂ© pour les rĂ©colter.

Un troisième trou est trouvé.

Trou n°3

La méthode est rodée et ne change pas : le trou originel est agrandi par la bêche puis un petit bâton est utilisé pour maîtriser la bête.

Encore une fois, il s’agit d’un scorpion mâle dont le dard est arrachĂ© sur place.

M. Wai, Seiha Soeun et le garçon de la famille de M. Wai sont tous les trois très Ă  l’aise avec les scorpions et les mygales. Ils nous expliquent en toute tranquillitĂ© que la morsure ou la piqĂ»re des araignĂ©es et scorpions n’est pas mortelle et qu’ils connaissent en tout trois personnes qui aient jamais dĂ» se rendre Ă  l’hĂ´pital suite Ă  un incident.

Nous avançons. Un peu plus tard, quatrième trou.

Trou n°4

L’araignĂ©e que nous y trouvons est Ă©norme : elle n’appartient pas Ă  la mĂŞme espèce, c’est une mygale des champs[2].

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Mygale des champs du trou n°4

M. Wai et Seiha Soe nous apprennent Ă  cette occasion que trois espèces de mygales sont consommables : celle de montagne, celle des champs et une troisième, l’araignĂ©e « rouge » ou « de feu », qui est presque introuvable car elle creuse ses terriers plus loin dans la forĂŞt et plus profondĂ©ment. Elle est, en quelque sorte, protĂ©gĂ©e des chasseurs par le fait que les deux autres espèces sont plus faciles Ă  trouver.

Marchant tout en parlant, nous trouvons notre cinquième trou.

Trou n°5

Curieux, nous demandons Ă  M. Wai s’il avait repĂ©rĂ© ces trous avant de nous emmener Ă  la chasse : les trouver paraĂ®t presque trop facile. Il nous rĂ©pond que non, il connaĂ®t simplement la forĂŞt. Il s’agit d’une chasse aux allures de cueillette sur un terrain propice et non d’un Ă©levage semi-sauvage.

Le chasseur trouve une araignĂ©e des champs et la maĂ®trise avec la technique que nous avons fini par comprendre : dĂ©tourner son attention avec un petit bâton et la forcer Ă  l’immobilisme avant de lui arracher les crochets sur la bĂŞche et de la caler dans le panier.

Le sixième trou nous attendait…

Trou n°6

… mais son occupant, sans doute un scorpion, n’Ă©tait pas lĂ . Son absence Ă©tait d’autant plus rageante que le chasseur avait Ă©tĂ© obligĂ© de perdre du temps Ă  dĂ©terrer un arbuste aux racines envahissant la galerie.

Une occasion de dĂ©couvrir que les chasseurs d’araignĂ©es peuvent perdre du temps sur une fausse piste et que la chasse n’est pas aussi simple qu’une cueillette.

Sans nous lamenter sur cet échec, nous avons cherché un septième trou.

Trou n°7

Le trou suivant appartenait certainement Ă  un scorpion. En le creusant, M. Wai se rend compte qu’il n’est pas liĂ© Ă  une galerie unique comme tous les autres jusqu’ici, mais Ă  trois galeries divergentes.

Une des conditions de la faisabilitĂ© de cette chasse, c’est que les chasseurs ne dĂ©pensent pas trop d’efforts Ă  creuser la terre : une galerie peu profonde, ça va, mais trois galeries sans indice permettant de savoir laquelle contient l’animal, ça commence Ă  faire beaucoup.

Après quelques tentatives pour trouver le bout, nous avons abandonné ce trou et sommes repartis à la recherche du huitième.

Trou n°8

Le huitième trou Ă©tait un retour Ă  la simplicitĂ©. Pas d’obstacle, une seule galerie, un scorpion femelle Ă  la carapace vert très foncĂ© qui se bat jusqu’au bout, mais avec la  branchette plutĂ´t qu’avec nous, ce qui ne l’aide pas.

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Scorpion femelle du trou n°8.

Une fois cette affaire terminée, nous voilà repartis à la recherche du neuvième trou.

Trou n°9

Pour la première fois depuis le dĂ©but de la chasse, nous observons un « toit » de toile et de vĂ©gĂ©taux par-dessus l’entrĂ©e du terrier d’un animal. Par consĂ©quent, nous sommes certains que ce qui se cache en dessous est une mygale.

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Piège de toile du trou n°9.

Une opération classique plus tard, elle rejoint le panier.

Trou n°10

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Le crabe du trou n°10, cuit avec le reste de la collecte

Le dixième trou contenait un crabe de rizière.

Nous Ă©tions surpris sur le coup, mais ce mode de vie enterrĂ© dans un trou est une technique partagĂ©e par plus de deux espèces dans le règne animal : certains insectes s’enterrent, certains annĂ©lides s’enterrent, certains mammifères s’enterrent, certains coquillages s’enterrent.

Direction un onzième trou.

Trou n°11

Repérée par le garçon, une araignée des montagnes rejoint le panier.

Nous avons fait un tour de campagne qui nous a ramenés à côté du domicile de M. Wai et sa famille : M. Wai et Seiha Soeun mettent fin à la partie de chasse.


Après la partie

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RĂ©sultat de la chasse en train de cuire.

Après la chasse, M. Wai a cuisinĂ© pour nous les mygales, les scorpions et le crabe selon la recette que vous pouvez retrouver ici – le crabe a cuit un peu moins longtemps que le reste.

La collecte, savoureuse et croustillante, s’accompagnait bien d’une bonne bière fraĂ®che.

Historique de la consommation de mygales

Nous avions jusque lĂ  des informations disparates, c’Ă©tait l’occasion pour nous de faire le point.

Les mygales Ă©taient prescrites comme remède traditionnel contre la toux et d’autres affections. Puis vint une famine gĂ©nĂ©ralisĂ©e corrĂ©lĂ©e avec les Ă©pisodes de dictature et de guerres.

Comme une araignĂ©e de la taille d’une main d’enfant ne nourrit pas beaucoup mais nourrit tout de mĂŞme, les ruraux ont commencĂ© Ă  manger ce mĂ©dicament. Il se trouve que les mygales ont un goĂ»t intĂ©ressant, presque comme du crabe pour leurs pattes et leur cĂ©phalothorax, comme du foie de poulet amer pour leur abdomen.

Les locaux ont continuĂ© de consommer des mygales après la fin de cette famine par habitude et parce qu’ils les apprĂ©ciaient. Cette curiositĂ© du pays a attirĂ© l’attention des touristes, qui se sont donnĂ© rendez-vous au marchĂ© de Skuon pour les dĂ©guster. Aujourd’hui, les mygales sont moins faciles d’accès pour les khmers car les prix ont montĂ© ; les touristes, eux, continuent d’en raffoler.

Disparition programmée des mygales

Comme on l’a dit, les mygales sont de plus en plus difficiles Ă  trouver, ce qui indique qu’elles sont de moins en moins nombreuses et que leurs espèces pourraient disparaĂ®tre[3].

Le Cambodge est un pays assez dĂ©rĂ©gulĂ© avec un passĂ© et un prĂ©sent politique difficile. Il y a très peu de service public ou d’implication du gouvernement dans les affaires, des secteurs aussi essentiels que l’Ă©ducation ou la mĂ©decine sont gĂ©rĂ©s par des organisations non gouvernementales avec la bĂ©nĂ©diction du gouvernement.

Dans ces circonstances, il n’y a pas de prise de dĂ©cision politique Ă  espĂ©rer. Les mygales rapportent un revenu de plus en plus intĂ©ressant aux chasseurs qui les trouvent encore – Ă©tant moins nombreuses, elles sont revendues plus cher – et il y a toujours autant de demande : la « main invisible du marchĂ© » ne protĂ©gera pas non plus les araignĂ©es. (Cela dit, interdire simplement la vente des mygales ne conduirait qu’au trafic si aucune source de revenu de remplacement n’Ă©tait proposĂ©e aux chasseurs.)

Ce n’est pas qu’une affaire de culture ou de gastronomie puisque les mygales sont des prĂ©dateurs qui permettent de rĂ©guler les populations d’insectes, y compris ceux qui seraient envahissants ou nuisibles sans leur prĂ©sence : elles rendent des services Ă©cosystĂ©miques prĂ©cieux dont il serait dur de se passer.

C’est assez dur d’ĂŞtre optimiste mais :

Il existe une possibilitĂ© pour que les mygales les plus dures Ă  dĂ©nicher rendent la chasse trop compliquĂ©e sans que les espèces soient toutes complètement dĂ©truites. Les mygales de feu sont notamment dĂ©daignĂ©s parce qu’elles s’enterrent trop profondĂ©ment. On a aussi vu des terriers divergeant du modèle « une galerie avec un animal au bout » qui ont ralenti et compliquĂ© notre partie de chasse.

Une possibilitĂ© pour une espèce qui s’Ă©puise Ă  l’Ă©tat sauvage est de passer Ă  l’Ă©levage. Tout le monde y pense et il existe peut-ĂŞtre des gens qui essaient. Nous ne les avons pas rencontrĂ©s. Comme les mygales sont insectivores et que le pays ne manque pas d’insectes, ça pourrait peut-ĂŞtre fonctionner.

En guise de conclusion

Chasser la mygale est une tradition impressionnante, profondĂ©ment manuelle et rurale, qui assure Ă  des familles entières un revenu intĂ©ressant. Elle est nĂ©e de la nĂ©cessitĂ© et a perdurĂ© dans un excès liĂ© Ă  l’activitĂ© touristique du pays.

Il n’est pas question de dire que c’est de la faute aux touristes, aux chasseurs, ou au gouvernement. Il se trouve que l’environnement ne peut pas suivre la demande en mygales et que l’environnement n’est pas un agent Ă©conomique conscient qui va se ressaisir et faire mieux que ça. La question est de savoir si on veut que le secteur se maintienne et que les gĂ©nĂ©rations futures connaissent le goĂ»t des araignĂ©es.


[1] Plus prĂ©cisĂ©ment, les chasseurs sont obligĂ©s de rechercher des araignĂ©es de plus en plus loin de leurs domiciles. Les mygales sont donc considĂ©rĂ©es comme de plus en plus difficiles Ă  trouver, et des individus de plus en plus difficiles Ă  trouver indiquent une espèce qui perd ses membres plus vite qu’elle ne les renouvelle et qui est en danger d’extinction.

[2] Ou « des rizières », mais le champ standard au Cambodge est une rizière donc la diffĂ©rence sĂ©mantique n’est pas très importante.

[3] D’autant plus que nous avons vu que la chasse trouve surtout des mygales femelles. Éliminer en prioritĂ© les individus capables de pondre des Ĺ“ufs pour renouveler l’espèce, ça finit toujours par poser problème.

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